Les chansons d’âlion




L’âlion (1), une coutume folklorique boraine, disparue à la fin du 19ème siècle.

Les chansons d’âlion.

Le renouveau de la nature au début du printemps – l’ërvënûe dou tans, comme disent encore certains vieux Borains. – a toujours été une source de joie qui s’est traduite en de nombreux endroits par des festivités populaires. Notre monde moderne a entraîné la disparition de plusieurs de ces traditions et nous voudrions ici rappeler l’une d’entre elles : les fêtes de l’Âlion qui se célébraient dans cette région du Borinage qui jouxte le Bois de Colfontaine – Ël Bòs l’vèke , c’est-à-dire les villages de Pâturages, Wasmes et Warquignies, trois villages qui ont été fusionnés, il y a quelques années, sous le nom de Colfontaine, et également, selon Augustin Dupont, à La Bouverie et Eugies (entité de Frameries), à Dour et Boussu-Bois. Toutefois, c’est en particulier dans les hameaux de Petit-Wasmes et du Cul-du-Qu’vau (parties méridionales de Wasmes et de Pâturages) que les fêtes de l’Âlion avaient du succès (2).

D’après Sigart c’est à Wasmes que les festivités de l’âlion trouvent leurs racines. Voici ce qu’il écrit en 1866 : Cette cérémonie se célèbre à Wasmes depuis un temps immémorial chaque premier dimanche de carême, et il ajoute :  Depuis quelques années la même cérémonie a lieu dans deux ou trois communes environnantes.

Quelle est l’étymologie du mot âlion et en quoi consistaient les festivités ?
Nous n’essayerons pas de donner une réponse affirmative et définitive à la première question car l’étymologie n’est pas établie avec certitude. Faut-il faire remonter les festivités de l’Âlion à l’antiquité grecque et voir dans le mot, comme certains l’ont préconisé, une relation avec le mot Hélios, nom du soleil dans la mythologie grecque ? Il est vrai que cette coutume se célébrait « depuis un temps immémorial », comme dit Sigart.

Henry Raveline – pseudonyme du Docteur Valentin Van Hassel, Pâturages (1852-1938), qui connaissait bien les coutumes de sa région – écrit ceci dans son conte Vlà l’Âlion rtrouvé : « On fêtait ainsi, avec allégresse, la renaissance printanière du soleil, le retour de la lumière bienfaisante. Hélios, le roi étincelant des mondes, allait recevoir les hommages « tapageurs et licencieux de ses sujets borains, qui, après chaque chanson, lançaient le refrain de circonstance :  ‘Vlà l’Âlion rtrouvé, etc.’ (cf.chanson N°3)… Hélios, Âlion, après son éclipse hivernale, revenait sur la terre, faire fleurir les jardins, les bois, les champs et réchauffer les cœurs et les passions. » 

Albert Libiez (Pâturages 1877- 1943), dans un texte intitulé « L’originalité des chansons d'alion » écrit ceci : L'alion (de hélios, soleil) n'est autre chose que l'astre qui éclaire et réchauffe les humains. Les fêtes de l'alion, restes des cultes païens de l'Antiquité, n'étaient autre chose que celles qui marquaient le retour des beaux jours….Dans plusieurs régions de France subsiste la coutume des feux de la Saint-Jean. Cette coutume s'apparente aux fêtes de l'alion.
Il y a d’autres interprétations, mais nous n’allons pas nous y attarder. Roger Pinon les cite dans la note introductive au chapitre Rondes et chants de la fête de l’alion qui figure dans le tome V de Chansons populaires de l’Ancien Hainaut (voir bibliographie).
Quant à nous, nos connaissances ne nous permettent pas de nous avancer sur le terrain de l’étymologie !
Nous nous contenterons d’essayer de décrire en quoi consistaient ces fêtes populaires et quelle était la valeur symbolique de certains rites.

Nous nous basons surtout sur l’interview faite en 1950, par Roland Coulon, d’une vieille Wasmoise, Maria Marron (1876-1967) , un témoin direct qui participa à plusieurs reprises aux fêtes de l’Âlion à la fin du 19ème siècle, époque où la coutume disparut peu à peu. Je citerai plusieurs extraits de cette entrevue et vous remarquerez que Maria Marron s’efforce de parler français mais ne peut s’empêcher d’entrelarder son français de mots ou expressions borains. Le texte de cette interview, de même qu’un texte d’Augustin Dupont (Pâturages 1886-1964) intitulé L’Âlion figurent dans le livre de Roland Coulon  L’Âlion de Colfontaine.

Nous nous appuyons également sur les paroles de plusieurs chansons boraines dites Chants d’Âlion; de l’une d’elles nous savons avec certitude qu’elle date au moins du 18ème siècle, puisque le texte a été trouvé dans un cahier de chansons rédigé par un personnage décédé en 1786 (cf. chanson N°9). (Le texte complet de chacune de ces chansons figure en annexe).

Notre  troisième source d’information a été le conte de Raveline Vlà l’Âlion rtrouvé, publié dans un recueil de contes en français. J’ ajouterai le livret d’Albert Libiez L’originalité des chansons d’alion, les définitions données par E.Laurent et par Sigart et le livre de Marius Renard « Le Borinage ».

Les festivités étaient réellement populaires, en ce sens que, pour ainsi dire, seul le peuple y participait, les bourgeois évitant de participer à ces activités qui, disaient-ils, se terminaient généralement en beuveries et en grivoiseries.
 Nous avons vu ci-dessus que Raveline emploie l’expression « hommages tapageurs et licencieux ». 
Marius Renard parle de chansons égrillardes accompagnées de gestes malicieux et oseurs et les plus récentes, dit-il sont volontairement et brutalement licencieuses...Et plus loin il ajoute : Comme nombre de chansons boraines, les complaintes que l’on chantait aux Alions ont été travesties par la licence populaire. La grivoiserie, les jalousies et l’anonymat les ont perverties au point qu’il restait fort peu des plaisantes naïvetés du passé.  
Sigart parle également d’une chanson très licencieuse « en patois si ancien qu’il est difficile de la comprendre » ( !).
Maria Marron n’est pas de cet avis, ce qui n’est pas étonnant: « Il ne faut pas croire tout ce qu’on disait chez les Monsseûx (bourgeois). Chez nous, il est bien seûr (sûr) que les hommes retournaient inhuftés (échauffés, un peu gris), mais jamais les filles. Elles n’auraient jamais onzu (osé) boire une pinte… Si une femme se mettait à boire dans le village, elle était mise au laid nom (vilipendée) tout de suite. Donc, qu’on n’viensse (ne vienne) pas dire que l’Âlion, c’était l’occasion pour les jeunes filles de venir se perdre en ribauderies. Çu qu’ (Ce qui) est vrai, c’est qu’on a fait saquants (nombreux) mariages au salon « Eliza Marron ». Tous les djônnes hommes de Wasmes vénônt (venaient) ici demander à yette ercoumandés (être recommandés) dlée l’ène ou l’aut’ (auprès de l’une ou l’autre) fille, eyé il a saquantes ablagnes (et il y a de « nombreuses jeunes filles) qui sont widgées d’edci au bras d’leu-n-homme ! (sorties d’ici au bras de leur futur mari !). Euss, i ralôtt’ in cariotant zigzac. (Eux ils retournaient en marchant de travers, en titubant.) »
C’est toutefois en grande partie dans les cabarets que l’Âlion se célébrait, et à cette époque les cabarets ne manquaient pas au Borinage ! (3). Ces cabarets étaient pour la plupart propriété des divers brasseurs établis dans le village – et il y en avait pas mal (4) ! (Dans un des contes de Raveline il nous est raconté comment la bière a été inventée à Pâturages par Saint Arnould !). Il était donc de l’intérêt des brasseurs que la consommation de bière accompagnât largement les festivités de l’Âlion ! Pas étonnant alors que c’est un brasseur de Pâturages, Arthur Lheureux (5) qui fut à l’origine, en 1895 ou 1896, d’un essai de reconstitution d’un Âlion – mais était-ce selon les rites traditionnels ? – , dans un de ses propres cabarets situé près de l’orée du Bois de Colfontaine, le  Café de l’Astoquie (6).
Au début de son interview Maria Marron dit ceci : « Ici (c’est-à-dire dans le cabaret tenu par ses parents à Wasmes, rue de la Louise, à l’orée du bois), c’était L’Âlion Pottier. Ah ! Ousqu’il est (où est-il) ç’ temps-là ! Cette maison, Mossieu, c’était un caillou d’or ! Quand c’était le moment d’ l’Âlion, on était pau râte ( on n’allait pas assez vite) pour mettre les tonnes (tonneaux) en perce. On devait souvent servir à boire sur des tables en face de la maison. »

La célébration de l’Âlion nécessitait des préparatifs qui prenaient plusieurs semaines, même déjà avant le carême. « Mossieu, c’est tout l’carême qu’il follait (fallait) pour faire l’Âlion. Il fallait tout d’abord choisir les mênoires, c’est-à-dire les matrones qui allaient mener, diriger les brankes (7) », c’est-à-dire les bandes ou équipes qui allaient chanter et danser lors de la fête. Les femmes du coron se réunissaient pour faire le choix. La fonction de mênoire ne pouvait être confiée, selon Maria Marron, « qu’à une femme mariée de notre coron et il fallait qu’elle savisse (sache) chanter et qu’elle savisse tenir sa langue ». La ménoire principale  devait donc avoir une voix agréable car c’était elle qui devait chanter les couplets des différents chants d’âlion, le chœur reprenant les refrains. Les ménoires devaient aussi être capables de retenir paroles et musique des différents chants. On peut supposer que c’étaient des ex-mênoires qui instruisaient les nouvelles qui venaient d’être choisies. (Rem.: La charge se transmettait souvent de mère en fille. Maria Marron était fille, petite-fille et arrière-petite-fille de mênoire.) Cette formation devait se faire sérieusement car « Longment (longtemps) avant l’prumier (le premier) dimanche de carême il y avait réunion de tous les blancs-bounets  (femmes) du coron pour choisir et scoler (instruire) les mênoires… ».      

Il semblerait que les brankes n’étaient pas toujours dirigées par des femmes. En effet sur certaines partitions des chants d’âlion on peut lire que le couplet était chanté par EL MENEÛ, sur d’autres par EL MÉNWÂRE. Et selon Roland Coulon, deux hommes portaient le titre de mêneu : le mêneu dès feux ( cf. chanson N°7), responsable de 3 feux : le feu du petit scouvion, le feu du grand scouvion et le feu de l’Âlion et le mêneu du cortège. Celui-ci précèdait les participants quand ceux-ci se déplaçaient en cortège et, selon R.Coulon, il avait trois fonctions : « seconder la mênoire première ou s’y substituer, chanter les répons en solo, « improviser ». De plus dans Tout no coron i-st-in lièsse (chanson N°9, couplet n°4), il semble que c’est le méneû qui choisit sa ménwâre : «  Pou ménwâre d’ai pris Sérafine… »

Deuxième préparatif : Il fallait préparer ce qu’on appelait l’salon, càd. la salle du cabaret  où se déroulerait une grande partie des festivités, le décorer notamment avec des guirlandes en papier. Ce travail était accompli avec beaucoup de soin par le cabaretier ou la cabaretière et était souvent pour eux une source d’énervement. Voici ce qu’écrit Raveline lorsqu’il parle de l’âlion préparé par El Grand Roux dans son cabaret du Coron de la Ceurière: (p.80) « Durant ces  jours derniers, il (le cabaretier) avait été très affairé. Il avait dû veiller aux préparatifs des fêtes de l’Âlion, qui se passaient chez lui. Ces soucis et ce travail n’allaient pas sans un énervement marqué, qui l’incitait à bousculer compagnons et clients… ».

Un autre préparatif essentiel était la fabrication et la décoration du baldaquin et du fonteuil (fauteuil) sur lesquels serait transporté en cortège le bébé âlion qui était le clou de la fête et qui était le symbole du retour des beaux jours. On choisissait un petit enfant de plus ou moins cinq ans et le jour de la fête il était couvert de guirlandes de fleurs. C’était presque toujours une fillette. Maria Marron, qui a été plusieurs fois bébé âlion nous raconte dans ses souvenirs : (Il fallait) « …trouver deux grands-pères assez ‘s’crets’ pour aller au bois garnir  el baldaquin à quat’ montants, éyé surtout l’ fonteuil du ‘bébé’ ou de la ‘djambotte’ , car c’était presque toujours une fille. Tant ç’ qu’ (Quant) au brancard on l’ abistoquiait (fabriquait grossièrement) avec six djônes bours (jeunes bouleaux) ». Ensuite il était décoré avec du lierre et des fleurs naturelles ou en papier. Ce travail se faisait en secret et le brancard était caché jusqu’au jour du cortège. Maria Marron ajoute : « La djambotte, ah ! Mossieu, c’était l’principal. C’était elle l’Âlion, qu’on devait aller cacher après lui (aller rechercher) dans le bois. Parce qu’il faut vous dire, Mossieu, el prumier dimanche de Carême, c’est les prumiers moments qu’on r’voit luire el soleil par-dessus les passes (8). » « Quéq’fois les aillets (jonquilles) sont spanis (éclos, épanouis) mais des primevères, des petites fleurs blanches des bois, et du lierre, il y en a toujours. La djambotte, toute florie et toute habillée de blanc, c’était comme si l’soleil ervenait dans nou (notre) coron ç’ jour-là. »
Lors des cortèges, le baldaquin était porté par quatre personnes, habituellement des femmes ; quatre autres personnes complétaient l’équipe pour assurer les relais. Elles portaient également le nom de mênoires.

Si l’allégresse était si grande lorsqu’on retrouvait l’Âlion, symbolisé par le bébé-âlion, c’est, bien sûr parce qu’il avait été perdu. L’une des chansons est d’ailleurs intitulée L’Aliyon a sté pierdu (cf. chanson N°2). Cette chanson nous dit que l’Âlion a été perdu à la Saint-André (30 novembre), qu’il faut le rechercher dans « les bois, dans les prés, à Bavay, à Mourmau (forêt de Mormal dont le Bois de Colfontaine avait été un prolongement),  à Condé » (rem. : tous ces lieux se trouvent au sud du bois). Il faut le rechercher car le Grand Saint Djan (8 mars) va bientôt arriver et il faut le ramener avant de pouvoir commencer à danser. Ce chant nous montre bien que l’âlion est un rite solaire.

Ce chant nous dit aussi que les « ourètes sont prêtes in l’courti pou l’rinscaufer (dans le verger pour le réchauffer) ».Ceci nous amène à parler d’un autre aspect des préparatifs nécessaires à la célébration des fêtes de l’Âlion, qui se terminaient par un feu de joie. Il s’agit de la recherche de petit bois mort pour la fabrication des ourettes, c’est-à-dire de fascines. C’était, comme nous dit la chanson de quête Dalon’ au bos fé dès ourètes (Allons au bois faire des fascines) (cf. chanson N°1), l’occasion pour les amoureux d’aller flirter dans des endroits discrets du Bois de Colfontaine. Le refrain de cette chanson dit d’ailleurs « Bay’ mé eune bêch’, fès-mé risette / Noulwi au bos ne nous vira » (Donne-moi un baiser, fais-moi un sourire, personne au bois ne nous verra).
On fera de ces fascines un feu à la Saint-Jean et comme nous l’apprend une autre chanson d’Âlion, V’neuz abie, djônes ablagnes ! (Venez vite, jeunes filles !) toute jeune fille désirant se marier pendant l’année doit sauter par-dessus le feu, sans brûler ses vêtements. Elle doit donc relever ses cotes d’ssus s’ boudène (retrousser ses jupes sur son ventre). (cf. chanson N°6, strophe 4 : « Pou s’marier pindant l’année / faut sauter pa d’zeur el feu » et strophe 6 Djônés fiy’s r’troussez vos cote / Sinon l’feu i perdra./ R’leuvez l’s-é d’sus vo boudène / Vo cotiyon est co là.)),  La jeune fille qui se soustrait à ce rite n’aura donc pas l’occasion de se marier dans l’année : L’ablagne qui mâqu’ à nos danses Toudis d’mor’ra doulà (strophe n°8).
Comme dit ci-dessus,  il y avait un responsable pour l’organisation de ce feu de joie. C’est ce que nous dit le chant El Mêneu dé feux (chanson n°7).

Le dernier préparatif  était aussi d’une importance capitale: la fabrication du mahoumet. Le mahoumet, qu’on appelait parfois le momon, parfois le marmot était un grand bonhomme en pâte, cuit sans levure et sans levain. Il devait être de belle taille ; en effet, dans le deuxième couplet du chant Les magrites vont moustrer (montrer) leus tiètes (têtes) (cf. chanson N°4), il est dit : « … in mahoumét gros com’ eun’ mwée ! » (gros comme une meule de foin) et le troisième couplet de Tout no coron i-st-in lièsse (chanson N°9) commence par : « No mahoumét èst com’ in-n-ome (notre mahomet est comme un homme) ». 
Sa préparation nécessitait donc une importante quantité d’ingrédients : farine, œufs et miel. C’étaient les enfants du coron qui allaient faire la quête de maison en maison. En écoutant la chanson  Nos cachons après deul farèn’ (Nous cherchons de la farine) (cf chanson N°8) nous pouvons imaginer les enfants insister auprès de leurs voisins :

« L’ cieu qui n’ bay’ rié, n’ poudra ni s’plin.n’,             Celui qui ne donne rien, ne pourra pas     
                                                                              se plaindre
« Si i n’ bay’ rié, i n’ara rié!                                       S’il ne donne rien, il n’aura rien                
“ I nos faut d’ tout-in nos kèrtingn                              Il nous faut de tout dans notre panier
« Pou fé no mahoumét. »                                         Pour faire notre mahoumet.                

La pâte était préparée par des vieilles du coron et dans son interview Maria Marron signale ceci : « on faisait cuire tout en trois fois chez le boulanger et on remettait le tout ensemble comme pour une posture (une statue) ».
Raveline n’emploie pas le terme mahoumet mais « madone de pâte » ou « idole de pâte », ce qui semble donner une connotation « religieuse » à la cérémonie, alors que, nous le savons, l’âlion est très certainement d’origine païenne.

Voyons maintenant comment se déroulaient les cérémonies. Grâce à l’interview de Maria Marron, au conte de Henry Raveline  et à la définition donnée par Emmanuel Laurent on peut essayer de reconstituer à peu près correctement la chronologie des festivités… qui n’est pas exactement la même dans chacune des trois sources. Nous avons vu que les préparatifs prenaient déjà tout un temps avant le début du carême. Les cérémonies elles-mêmes, selon Maria Marron, occupaient toute la période de carême et ce n’était pas toujours le même bébé-âlion qui figurait sur le baldaquin : « Il n’y avait qu’une chose à faire : à chaque dimanche, il follait parfois changer d’enfant, mais moi, une fois, on m’a fait faire l’Âlion toutes les semaines suivantes, et je me rappelle que je m’endormais sur le fonteuil une fois le soir tombé… »
La nuit précédant le premier dimanche des festivités, le bébé-alion - selon Maria Marron  - avait été caché dans une maison et seules quelques personnes connaissaient l’endroit qui était tenu secret. Le matin du dimanche des jeunes filles allaient à la recherche de l’Âlion dans le bois en chantant : « D’allons quée (quérir) l’Âlion dvins l’pochette Djean Maton. »  (9) ou bien « L’Âlion a sté pierdu. I faut d’aller cacher après  (cf. chanson N°2) »
« Sur le coup de 12 heures, on savait que la messe était finie et le cortège pouvait se déhufter (sortir de sa cachette) du bois… ». Le bébé-âlion était installé sur son « trône » et la foule accueillait le cortège avec allégresse. Dès qu’apparaissait le baldaquin sur lequel trônait le bébé-âlion, la foule entonnait le chant Vlà l’Âlion r’trouvé (cf chanson N°3). Ce chant, thème central des réjouissances, sera entonné par la foule après chacune des chansons d’âlion qu’interpréteront la ménoire et son chœur. Raveline décrit la scène : « V’là l’Âlion  rtrouvé ! Avec quel plaisir, avec quelle fougue, ceux qui participaient à la fête, lançaient le cri triomphal, vers la fillette en blanc qui souriait sur son trône. Ils sautaient, ils dansaient, ils chantaient, remplissant les rues des éclats de leur joie. Toutes les commères, accourues sur leurs portes, riaient et mêlaient leurs voix à celles des autres. » Il est vraisemblable qu’Henry Raveline, né en 1852, a été le témoin de telles scènes.

Le premier dimanche le cortège prenait la direction de l’église pour la bénédiction. Il s’arrêtait à certains endroits, que E. Laurent appelle des « reposoirs » (cf. les processions religieuses). Avant la bénédiction, nous dit Maria Marron, « il n’y avait que les blancs-bounets (femmes), surtout des jeunes filles, qui avaient le droit de suivre le cortège, parce que l’Alion n’avait pas encore été bénit et les chansons entonnées sur le chemin de l’église n’étaient que de « belles chansons », comme ‘ Les mag’rites vont amoustrer leû tiètes’ (cf. « chanson N°4) ou ‘Les viaux d’ mars (giboulées de mars) ont couminché à braire (pleurer)(cf chanson N°5) ou encore ‘Vwéci le djoli mois d’Avri’. »
 C’était la première ménoire qui entamait la chanson, chantait le couplet et les quatre ou six ménoires qui la suivaient, précédant le brancard, chantaient le refrain. »

Pourquoi une bénédiction religieuse pour une manifestation clairement d’origine païenne ?
Maria Marron nous donne une réponse: « Tant s’ qu’ à le bénir (quant à la bénédiction) il follait  bien pour être tranquille, parce que les gérants de fosse étaient toujours de grands catholiques, et que le curé empêchait les gens de venir avec nous tout déca que (aussi longtemps que) l’Alion n’était pas encore bénit. Ça se faisait à l’heure des vêpres, après le premier rondeau sur la place de Wasmes, en ce qui concerne l’ Âlion Pottier. (…). Ceuss’ (ceux) qui ne venaient pas à l’église ne pouvaient plus venir à messe par punition. ». Cette réponse est peut-être valable pour la période des charbonnages, mais qu’en est-il pour les siècles précédents ? En effet les fêtes de l’âlion sont vraisemblablement antérieures à l’époque des charbonnages. Albert Libiez dans une note de l’ouvrage cité antérieurement écrit: «  Le concile de Leptinnes –[ tenu à Estinnes en 743] - eut à s’occuper des fêtes de l’alion et des feux de la Saint Jean. Il condamna expressément leur allumage au moyen de bois secs énergiquement frottés l’un contre l’autre… Cependant (…) L’Eglise composa avec la coutume. Comme la saint Jean coïncidait à peu près avec le renouveau elle permit de la célébrer à l’aide de feux, en mémoire de ce que Jésus-Christ avait dit à Saint Jean qu’il était une « lumière ardente ». Il faut toutefois faire remarquer que le terme « alion » ne figure pas dans le texte du concile. 

Après la bénédiction, le cortège se remettait en route et cette fois les hommes intervenaient. Les brankes étaient formées sur la place avant de revenir sur deux rangs,  capiaux (hommes) d’un côté et blancs-bounets (femmes) de l’autre en chantant. Le cortège s’arrêtait aux divers « reposoirs ». « A chaque reposoir, nous dit Emmanuel Laurent,  on dansait autour du bébé-âlion , avec le concours des hommes, une sorte de farandole appelée branke, qui était conduite par une ménoire »(7). La ménoire  chantait des airs populaires qui étaient repris en chœur. Nous avons vu plus haut que, sur le chemin de l’église, les chansons étaient uniquement de « belles chansons », mais une fois la cérémonie religieuse terminée et les hommes intervenant dans les brankes, certaines des chansons étaient quelque peu licencieuses, comme nous l’avons déjà dit. « Les monvaises chansons, c’était pour les capiaux en revenant (càd. en revenant de l’église) : adon (alors) on disait le compte des gens  sans d’avoir l’air, on se moquait des cocus du village ou bien des femmes trop lidgertes (légères) … ».

A chaque « reposoir » une branke, càd un groupe de jeunes filles et de jeunes hommes, était chargée de chanter un âlion : la ménoire chantait le couplet et la branke enchaînait avec le refrain. Après chaque chanson la foule entonnait la chanson-symbole de la fête :V’là l’Âlion rtrouvé. Au djeu, au djeu, d’allons ! selon Maria Marron et Libiez ou V’là l’Âlion rtrouvé ! O ! gué ! Biau chevalier ! selon Raveline ou V’là l’Âlion rtrouvé ! O ! gué ! Preux chevalier selon Libiez et Marius Renard( cf. chanson  N°3)

Finalement le cortège arrivait au salon, càd. au cabaret, où tout était prêt pour que la fête continue : on avait mis les tonnes de bière en perce. Le bébé-âlion, sur son fauteuil, était installé sur une table au milieu du salon et les danses commençaient autour. « Chaque branke - nous dit Maria Marron - choisissait ses chansons. Au commencement les djônes hommes faisaient une contredanse. Sur un rang, ils avançaient sur le rang des filles et reculaient, en chantant sur un air d’harmonica (accordéon). Ça continuait toute la nuit en faisant des rondes et en chantant des branles. Les hommes buvaient beaucoup de chopes de bière, mais les femmes n’avaient que le droit d’y boire une seule lampée après leur homme »(10). 
Les festivités étaient accompagnées par le feu de l’âlion (voir ci-dessus).

Selon Maria Marron, l’Âlion se fêtait à nouveau les autres dimanches de carême, mais sans cortège. « Ces dimanches-là, les djônnes (jeunes gens) de tous les villages arrivaient sur le coup de trois-quatre heures, et ça durait jusqu’au mitant de l’nuite (milieu de la nuit) ». Toutefois le dernier dimanche de carême tout recommençait : « On refaisait un cortège qui s’arrêtait au grand feu du coron (dans la rue de la Louise, face à la Rampe des Ecoliers), mais il n’était plus question qu’il alisse (aille) se faire bénir, parce que le curé n’aurait pas voulu le laisser entrer dans l’église ! Il disait que ç’fois-ci, c’était un djeu de démons, tout ça parce que le petit âlion était remplacé dans le fonteuil par un grand mahoumet en pâte… Après avoir été passé trois fois au-dessus des braises du feu d’âlion, le mahomet était mis dans le fauteuil au milieu du salon et on dansait autour de lui sur d’autres airs de danse que je ne sais plus, mais je me rappelle bien du dernier qu’on chantait avant de se quitter. C’était sur une drôle de branle, qu’on dansait en se suivant avec les mains sur les épaules du danseur d’en face. On se jetait d’un pied sur l’autre à la roide gambe (en tenant la jambe raide), en squeuzant (en secouant) la tête d’après les coups de grosse caisse ou de tambour ». Le tout se terminait par un assaut (15), une danse typique du Borinage. Un homme – il devait être jeune et svelte – s’écartait du groupe des danseurs et criait « à l’assaut ! » Les danseurs se mettaient en cercle autour de lui et continuaient à danser pendant que lui se mettait ascroupe (s’acroupissait) pour lancer ses jambes en avant l’une après l’autre (…) « Tout d’un coup, dit Maria Marron, le danseur se redressait et tapait un gros coup de talon sur les carreaux avec un grand cri  Â l’Âlion !. Tout le monde répétait  Â l’Âlion !. L’Âlion était fini, parce qu’on savait que faire l’Assaut, cela voulait dire ; « En vlà cor pour un an » (càd : c’est terminé jusqu’à l’an prochain) .

Il restait toutefois une dernière coutume à respecter: « Adon (alors) les grands-mères qui avaient fait le mahoumet se mettaient à le découper et à distribuer des petits morceaux ; on mettait ses dents contre mais on le mettait vite dans son mouchoir pour retourner avec, comme porte-bonheur de la maison, comme on avot (avait) fait avé les chindes dou (avec les cendres du) feu ». Les danseurs et danseuses étaient récompensés : ils recevaient des vêtements : « On faisait les parts des habiûres (vêtements) à donner à chaque  branke ; camisoles ou caracos pour les mênoires, saurots et même des marrones pou les pus maû ouzlés (des pantalons pour les plus pauvrement habillés) . On chantait : ‘ Canter sîs s’mên’s de long  Pou twâs aun’s de coton’ ( chanter pendant six semaines uniquement pour trois aunes de coton). On criait : « Viv’ l’Alion ! Viv’ l’Alion r’trouvé ! » et c’était fini. On retournait chez soi en se donnant le bras et en chantant tout le long du chemin. » 

La lecture du conte de Raveline V’là l’Âlion r’trouvé ! nous laisse supposer que les rites de la célébration de l’Âlion n’étaient pas aussi élaborés que ceux de l’âlion Pottier à Wasmes, décrits par Maria Marron. L’âlion décrit par Raveline, à savoir celui tenu dans un cabaret du petit coron  de la Ceurière (11) à Pâturages s’étalait sur deux journées : l’après-midi du dimanche de Pâques et le lendemain : « L’Alion, cette cérémonie consacrée par une antique coutume, avait lieu le lendemain, jour des Pâques dans l’après-midi et se continuait le lundi jusque dans la nuit. Le premier jour, la fillette de blanc habillée et assise sur une chaise que l’on avait solidement fixée avec des vis sur une table était promenée en cortège dans les rues. Des jeunes gens et des jeunes filles portaient la table sur leurs épaules. Le cortège passerait par la Grand’Place, où s’organiseraient des rondes. Puis il gagnerait l’église, où le prêtre l’aspergerait d’eau bénite, en récitant quelque formule liturgique ancienne, et l’on reviendrait sauter, chanter et gambader toute la soirée, dans la salle de danse, où la fillette était remplacée par la madone de pâte. Celle-ci était placée sur une chaise garnie de banderolles, de floches et de papillotes de papier de diverses couleurs. On juchait la chaise sur une table au milieu de la salle de danse. Les rondes se déroulaient aux sons de chansons libres et, dit Raveline, « peu vêtues. » Il faut noter ici que, selon Raveline la « fillette en blanc » était remplacée par la figurine en pâte dès que le cortège était revenu à la salle de danse. 
Les festivités de l’âlion de la Ceurière se prolongeaient uniquement le lundi suivant, le lundi de la guinguette (12). Selon Raveline : « Le lundi, grand jour de la guinguette, les danses recommenceraient avec une animation nouvelle. Puis, au premier coup de minuit , l’idole de pâte sans levain serait immolée, découpée en petits morceaux, qui seraient distribués aux danseuses et aux danseurs. Chacun d’eux emporterait bien soigneusement cette relique et la déposerait dans le fond du tiroir de la vieille dresse, pour la conserver comme un gage de bonheur et d’amour. » Chez Raveline il n’est donc pas question de baldaquin fabriqué avec quatre jeunes bouleaux, ni d’assaut, ni de distribution de vêtements. Une autre différence entre l’âlion décrit par Raveline et celui décrit par Maria Marron : Chez Maria Marron, les hommes ne peuvent participer au cortège tant que l’âlion n’a pas été bénit, ce qui n’est pas le cas dans la description de Raveline.

Quant à Albert Libiez, il précise que les fêtes de l'alion se pratiquaient le dimanche précédant la saint-Jean. Donc, pas nécessairement le dimanche de Pâques ! De plus, faut-il conclure que, selon lui, les festivités ne s’étalaient que sur une seule journée ?
Marius Renard parle du « dernier jour des cérémonies », ce qui implique que les festivités s’étalaient sur plusieurs journées mais il ne nous donne aucune indication sur le nombre de jours.
Par contre, Paul Champagne (13) dans un article publié dans le quotidien « Le Soir » (date ?) et intitulé « Au Pays Noir. Rites du printemps », donne la même chronologie que Maria Marron, à savoir « six dimanches successifs ».
En conclusion, il semblerait donc que c’est à Wasmes en particulier que les rites anciens aient été le mieux préservés et que dans les autres régions du Borinage ces rites se sont peu à peu simplifiés et que dans certains cas ils se sont même réduits à un bal populaire.

Les fêtes de l’Âlion à Wasmes devaient attirer du monde puisque, comme le dit Maria Marron : « on venait voir notre petit Alion depuis Mons déquà (jusqu’à) Bavay ». Pourquoi sont-elles tombées en désuétude à la fin du 19ème siècle, alors que la fête des Feux Saint-Pierre se célèbre encore maintenant à Wasmes, au solstice d’été, à la fin juin ? Un des chants traditionnels pouvait d’ailleurs être chanté aux deux fêtes : il suffisait d’inverser les prénoms [Sint Djan a kèyu d’vins l’ puch’  Sint Piêr’ l’a ratrapé…].                                             

Il nous reste à dire quelques mots de l’escouvion, cette coutume qui relève des travaux agricoles et qui semble avoir été intimement mêlée aux rites de l’âlion.
D’abord que signifie ce mot escouvion ? Escouvion et (e)scoufter sont de la famille du mot vieux-français escouve, qui est l’équivalent du « ramon d’ boure » borain et qui vient du bas-latin scopa qui signifiait « balai ». (pensez au français écouvillon). Escouveter signifiait battre, remuer très vivement ; on escouftait donc un feu en le remuant pour le ventiler.
Selon l’interview de  Maria Marron, la fête de l’escouvion se déroulait à la même période de l’année, c’est-à-dire au retour du bon temps : « (scoufter les arbres), c’était un ouvrage qu’il fallait faire tous les ans à l’veille du prétemps pour que les arbres donis’té n’ masse  (donnent beaucoup) de fruits. On ne l’fait pus tout pou l’heûr (actuellement) et c’est pour ça que dans les courtis (vergers) les pummiers (pommiers) sont pleins d’ vermaux et d’ounènes (vermines et chenilles). Les enfants avaient fait des scouvions avec des bastons, des loques ou bien des cordes de fosse imbibées de goudron, et avec ça ils allaient en chantant pour scoufter tous les pummiers ou cherisiers (pommiers et cerisiers) en jetant dedans leurs bastons enflambés (bâtons enflammés). D’ailleurs, i folait faire  beaucoup d’ fumière fumée) pour infeukier (enfumer) les inmîlures (pucerons minuscules). »
Le mêneu dès feux ( cf. chanson N°7), était responsable de 3 feux : le feu du petit scouvion, le feu du grand scouvion et le feu de l’âlion. Le feu du petit scouvion était un rituel qui se situait avant le carême et il était réservé aux enfants. Quant au grand scouvion il se célébrait le deuxième dimanche de carême selon Maria Marron : « Le grand escouvion, c’était pour le deuxième dimanche de Carême. Les djôn’s hommes avaient été cacher (chercher) au bois et faire les hoûrettes (fascines) pour faire leur feu. Ils venaient avec leurs ablagnes (petites amies) et ils revenaient d’avoir été faire le scouftage dans les courtis et en chantant : ‘ A l’escouvion ! A l’escouvion !, et des paroles que je ne sais plus pour encacher (chasser) l’ monvais . Après ils sautaient au-dézeûr du feu (par-dessus le feu) trois fois en s’ donnant la main, et en chantant une chanson que j’ai oubliée aussi. Mais je me rappelle bien que ça donnait la promesse de se marier avant Noé (Noël) ! Pour eux, naturellement, ce jour-là, il n’était pas beaucoup question de l’Alion, vu que çui-là (celui-là) on l’avait ouvri (ouvert) l’semaine d’avant . Ils avaient déjà de l’ouvrage assez pour venir gardiner (lutiner) leur métresse (fiancée) au salon, en buvant saquantes (de nombreuses) pintes. (…). Après, c’étaient des danses à l’harmonica (accordéon) , mais c’étaient des belles danses éyé (et)  des chansons d’amour naturellement. On se quittait dans  les fines z-heures (tard dans la nuit). Il faut tout de même dire que sur les fins, on ne faisait plus l’escouvion. Il n’en avait pu que pour l’Alion. ». Cet extrait de l’interview de Maria Marron montre clairement que, du moins à Wasmes, « âlion » et « escouvion » étaient intimement mêlés lors du deuxième dimanche de carême.

La description de E.Laurent est un peu différente :  « A Wasmes, et jusque la fin du siècle dernier (19ème), on allumait des feux dans les vergers lors de l’équinoxe du printemps. C’était l’Escouvion . Le premier dimanche de Carême, après la grand messe, les enfants se rendaient dans les charbonnages pour y quémander des escouvions. C’était, souvent,des déchets de bois, des vieux morceaux de cable de mine, faits de chanvre et enduits de terk (goudron végétal),ce qui en facilitait la combustion. Vers trois heures, gamins et gamines se rendaient dans les vergers, allumaient leurs torches et les jetaient dans les arbres en dansant rondes et farandoles et en chantant : ‘A l’Escouvion’ (cf. chanson n°14). Ce chant nous vient de France où cette coutume s’appelle ‘ la fête des brandons’. Au Borinage, l’Escouvion se terminait vers six heures. Le dimanche suivant, c’était le tour des jeunes gens. Mais, cette fois, cela durait parfois jusque trois heures du matin. »

Quant à Marius Renard il écrit ceci : « On allumait de grands feux sous les arbres. Autour de ces brasiers, filles et garçons dansaient, arrêtant parfois la ronde pour prendre au foyer des brandons flambants que l’on jetait parmi les branches. »
L’explication de Libiez montre aussi clairement que escouvion et âlion étaient intimement mêlés. Voici ce qu’il écrit : « Escouvion, nom de la fête païenne, également boraine, terminait la partie dansante des fêtes de l’alion lorsqu’elles se célébraient dans un courtil. Dans ce cas, chantant l’hymne comminatoire, les danseurs de l’alion prenaient, dans le feu finissant, les derniers brandons rouges, pour les lancer à travers les branches des arbres fruitiers. Dans la nuit venue, jaillissaient alors des gerbes d’étincelles que proquaient les chocs des brandons contre les poiriers, pruniers, pommiers encore squelettiques, et la fête se prolongeait ainsi en fusées et féeries lumineuses jusqu’au partage du Mahoumé. »
Nous devons également citer la définition que donne Roland Coulon : « L’Escouvion : Phase préliminaire capitale de l’Alion, le premier dimanche pour les enfants, le deuxième pour les jeunes gens avec feu chaque fois. Cérémonie d’invocation aux arbres fruitiers, connue depuis le XVIIe siècle, en Picardie belge et française. Les brandons ou écouvillons lancés dans les branches en appelaient à ‘l’esprit de l’arbre’ pour solliciter sa fertilité sous peine de sanction ! La cérémonie du deuxième dimanche de carême ne s’achevait pas sans danses chantées dans les vergers ni sans amourettes, avec le mariage en perspective : les trois sauts rituels par-dessus le feu s’accomplissaient pour réaliser les vœux dans l’année et les cendres étaient conservées pour confirmer leur réussite – L’Escouvion constitue une cérémonie capitale de l’Alion. Elle comporte à la fois une conjuration du mal et une invocation à l’esprit de l’arbre. »

Les descriptions de la fête de l’escouvion impliquent pas mal de différences et il semble aussi qu’il n’y ait pas accord unanime sur la chronologie de la cérémonie. De plus, dans un article intitulé : « Une coutume millénaire : Les Feux St-Pierre de Wasmes » (14), l’auteur écrit ceci : « Chez nous, au Borinage, les feux faisaient partie d’un cycle qui commençait aux ‘ides de mars’ avec les fêtes de l’Alion – où certains linguistes reconnaissent ‘helios’ le nom grec du soleil – pour se continuer en mai par l’Escouvion – ou la fête des Brandons – et se terminer fin juin par les feux St-Pierre… ». C’est le seul document qui situe le rite de l’Escouvion en mai !



André CAPRON
Membre titulaire de la Société ee langue et de littérature wallonnes.
29 Chemin des Princes. 7061 Casteau-Soignies.
Tél. 065/728434


Notes.

(1) Sur certains des documents consultés le mot s’écrit âlion, sur d’autres alion, ou encore aliyon. Sigart, dans son Dictionnaire du wallon de Mons et de la plus grande partie du Hainaut (1866) l’écrit de trois façons : lalion, larion, lariyon en un seul mot.
 Selon le contexte le mot indique soit la fête elle-même, soit la fillette symbolisant le retour du printemps, soit un des chants entonnés lors de la fête.
(2) Selon Augustin Dupont les derniers âlions connus furent, à Pâturages, l’Âlion Brohée (nom du cabaretier) à l’emplacement de l’actuelle Maison du Peuple ; L’Âlion de l’Queurière (nom d’un hameau du Cul-du-Qu’vau) ; l’Âlion du Croque-mort à la rue du Hameau et celui du Cayat au fond de Griseuil. D’autre part Roland Coulon signale que à Jemappes, Quaregnon, La Bouverie, Boussu, Dour et même Pâturages nombre d’âlions sont finalement devenus des bals de cabaret et ne respectaient plus les rites traditionnels.
(3) Une personne de ma famille (née en 1879) m’a certifié que, dans notre rue, au moins une maison sur cinq était un cabaret. (C’était avant la loi Vandervelde !)
(4) Une rue de Pâturages porte encore maintenant le nom de Rue des Brasseries.
(5) Une autre rue de Pâturages porte le nom de Rue Arthur Lheureux.
(6) Le «  Café de l’Astoquie ». Le mot borain astoquie signifie buisson, futaie.
(7) Ici : c’est-à-dire dans le cabaret tenu par ses parents à Wasmes, rue de la Louise, à l’orée du bois. Pottier : du nom du cabaretier ; ce nom de famille n’est pas disparu à Wasmes. 
(7) Selon certains, notamment Emmanuel Laurent, le mot borain branke serait une déformation du mot français branle qui désignait une danse populaire en vogue du Moyen-Âge au XVIIème siècle. Je crois plutôt que, dans le cadre d’un âlion, les borains appelaient « branke » un groupe de jeunes filles (et garçons) conduit par une ménoire et « branle » une chanson chantée en farandole. En effet voici trois extraits de l’interview de Maria Marron sur lesquels je me base : « Les branques étaient formées sur la place avant de revenir sur deux rangs,  capiaux (hommes) d’un côté et blancs-bounets (femmes) de l’autre… », « Chaque branque choisissait ses chansons… » et « … en faisant des rondes et en chantant des branles ».
(8) Les Passes est un quartier du Cul du Qu’vau (Pâturages), à proximité du Bois de Colfontaine. C’était l’endroit par où « passait » le bétail que l’on amenait des bouveries (étables à bœufs) – d’où le nom du village La Bouverie – , pour paître dans les pâturages qui dépendaient de la seigneurie de Quaregnon, avant que
Pâturages ne devienne une entité communale à part entière à la fin du 17ème siècle. La plus longue rue de Pâturages, qui va de La Bouverie à Wasmes, porte le nom de « rue du Grand Passage ». 
(9) Selon  Roland Coulon le mot pochette aurait un sens ésotérique. 
(10) Au Borinage, la femme accompagnait rarement son mari au cabaret, mais il lui arrivait de venir le rejoindre pour le ramener à la maison. La coutume était que le mari dise à sa femme en lui montrant sa chope « M’tez vous lèves conte ! », (mettez vos lèvres contre) l’invitant par là à boire une petite lampée à son verre, mais il n’était pas question de commander un verre  pour la femme.
(11) La Ceurière est un quartier de Pâturages, plus ou moins entre la Plaine de la Commune et l’église du Cul du Q’vau. Le mot borain keûrière désignait une carrière de grès ou le grès lui-même.
(12) Guinguette était le nom donné à la première ducasse de l’année à Pâturages. C’était la ducasse du printemps. Elle se tenait sur la « Plaine de la Commune ».
(13) Paul Champagne : fut professeur de français, latin et grec à l’Athénée Royal de Mons. Auteur de divers ouvrages, notamment « Hainaut, mon beau pays » et « Jacques Du Brœucq. Étude de ses œuvres conservées à Sainte-Waudru ».
(14) Ce document, dont l’auteur nous est inconnu, provient des archives de Gérard Dumortier, fondateur du Musée du Folklore à Wasmes.

Bibliographie
André CAPRON avec la collaboration de Pierre NISOLLE. Essai d’illustration du parler borain. Lingva MicRomania. Imprimerie Provinciale du Hainaut. 2003. 424 pages.
Roland COULON. L’Âlion de Colfontaine. Un reliquat de cultes païens dans le folklore du Borinage ? Cercle d’histoire et d’archélogie de Saint-Ghislain. Imprimerie Ledent. Boussu. 1992. 176 pages.
Augustin DUPONT. L’Âlion, extrait du journal montois La Province, 9 mars 1959.
Emmanuel LAURENT. - Nouveau Dictionnaire Borain-Français. 1983.    
Emmanuel LAURENT. - Wasmes. Au fil du temps… Publication extraordinaire du Cercle d’histoire et d’archéologie de Saint-Ghislain. 1981.
Albert LIBIEZ.  Chansons Populaires de l’Ancien Hainaut, recueillies par Albert Libiez. (notes de Roger PINON). Volume V. Ed. Schott Frères Bruxelles. 1958.  
Albert LIBIEZ. L’orignalité des chansons d’alion. Commission de la vieille chanson populaire. Ministère de l’Instruction Publique. .Bruxelles.1951. 20 pages.
Henry RAVELINE. V’la l’âlion r’trouvé ! Histoire d’el Ceurière. Première série. Imprimerie La Province. Mons. 132 pages.
Marius RENARD. Le Borinage. Ed. Union des Imprimeries. Mons-Frameries. 111 pages.
J. SIGART : Dictionnaire du wallon de Mons et de la plus grande partie du Hainaut. Emile Flahaut libraire-éditeur, Bruxelles et Leipzig. 1866.

Remerciements
Je tiens à remercier Messieurs Jacques Brassart, Jean Cavrot, Jacques Cordier, Jean-Marie Pierret et Roger Pinon pour les renseignements et documents qu’ils m’ont aimablement fournis.






1 commentaire:

  1. Vous pouvez trouver d'autres informations sur le site d'André Capron (qui a écrit ce texte) ainsi que certains de ses ouvrages en téléchargement gratuit.

    www.andrecapron.net

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